Ce n’est pas fini, tant que ce n’est pas fini

J’ai toujours dit qu’à la seconde où on sort d’un massage, ou d’un traitement corporel, et qu’on réintègre le monde extérieur, les effets bénéfiques disparaissent aussitôt. Ce jour-là, pour assister au lancement de la programmation de Rouge FM à Trois-Rivières, je devais absolument prendre le bus Montréal-Trois-Rivières à 13:30.

À 12:50, je sortais de chez l’ostéopathe.  Détendue. Zen. Les pigeons s’étaient changés en colombes et l’odeur du camion de vidanges était plus près du Febreeze fraîcheur d’avril.  Un état d’esprit qui n’allait pas durer plus de 45 secondes.

J’ai marché jusqu’à la station de métro De Castelnau.  Au parfum de mon horaire serré, mon chum m’a texté: « Dis-moi que t’es sortie de chez l’ostéo. » Réalisant que le temps filait, je me suis mise à marcher très vite, avec sur l’épaule mon sac de voyage trop lourd par rapport à la longueur du séjour.  Bravo, la fille qui vient de se faire ramancher le cou et la colonne!

Avec les 32 degrés d’humidex, en moins de 2 minutes, mes skinny jeans n’absorbaient pas seulement la sueur, mais aussi l’huile à massage qui commençait sérieusement à ressortir de mes pores de peau. Après 5 minutes, je glissais carrément dans mes gougounes. Disgrâce totale.

13:08. Je sortais à la station Jean-Talon et prenais la ligne verte en direction Berri.   J’avais tellement chaud que malgré le wagon bondé, personne n’est venu s’asseoir à côté de moi. Pas de farce.  J’avais tellement chaud que mon cerveau a cru que je commençais mon jogging.  Il a donc fait ce qu’il fait toujours dans ces cas-là: il a donné l’ordre à mon coeur d’envoyer tout son sang dans ma face. Une image vaut mille mots.

À 13:17, une vraie folle est sortie du métro.  Je zigzaguais entre les gens, en criant des « désolée, pardon, désolée, excusez-moi, désolée ».  J’ai monté 2 rangées d’escaliers roulants. En courant.  À chaque pas de course, je sentais le poids de mon sac de voyage me faire rapetisser d’un quart de pouce.  J’étais le clou sous l’impact du marteau.  Je recevais des sourires gênés qui mélangeaient la sympathie et le je-sais-pas-où-tu-vas-mais-je-pense-que-tu-arriveras-pas-à-temps…

Heureusement, j’avais déjà mon billet d’autobus. Mais j’avais la gorge si sèche que je ne pouvais m’imaginer un voyage de 1:45 sans eau.  J’ai supplié le sympathique chauffeur  de me laisser une minute pour aller acheter de l’eau.

La fille du dépanneur de la gare fixait la goutte de sueur qui descendait le long de ma tempe.

Avec mon sac trop lourd sur l’épaule gauche, mon sac à main sur la droite, mon cellulaire et mon billet d’autobus dans une main et ma monnaie pour payer la bouteille d’eau dans l’autre, essuyer la gouttelette était une action que j’étais dans l’obligation de repousser à plus tard.

Soudainement, la ganse de mon sac de voyage trop lourd a glissé sur mon avant-bras.  Chargée comme je l’étais, il était aussi inutile d’essayer de remettre la ganse sur mon épaule que d’essuyer la sueur, mais la caissière avait un p’tit sourire fatiguant qui semblait vouloir me mettre au défi.  « Vas-y dont, voir… » qu’elle semblait dire.

Avec le poids énorme du sac maintenant sur l’avant-bras, j’ai dû forcer comme une imbécile pour porter ma main jusqu’à mon visage.  Mon bras tremblait comme si je venais d’accomplir 2000 push-ups.  Sur une seule main.  Elle a suivi l’action avec intérêt.  Trop en retard, le toupet bien étampé sur le front, je lui ai tendu ma poignée de monnaie:

-Garde le change,  je suis pressée!

-Il manque 25 cennes.

Je ne pouvais pas être plus excédée.

Après une autre course à travers la gare d’autobus, (désolée, excusez-moi, pardon, désolée) je me suis présentée devant le chauffeur, mon sac de voyage sur l’épaule, mon sac à main sur l’autre, mon litre d’eau dans la main droite, mon cellulaire dans la main gauche et mon billet d’autobus bien en serre entre ma lèvre supérieure et ma lèvre inférieure:

-Jhe chuis dhéjolée.

Il a pris le billet qui commençaitsérieusement à ramollir et l’a observé, dédaigneux:

-C’est un billet Trois-Rivières-Montréal. Ça prend un billet Montréal-Trois-Rivières.

-Ça revient pas au même?

-Je pars dans 30 secondes.

-Vous allez m’attendre, tout de même?

-Je pars dans 30 secondes.

Dans Tout sur moi, Valérie Blais aurait enfoui son billet « Trois-Rivières-Montréal » de force dans la bouche du chauffeur et serait montée dans l’autobus l’air de rien.  Mais dans sa vraie vie, Laurence a couru jusqu’aux guichets libre-service.  Je pitonnais sur l’écran sans regarder ce que je faisais, occupée à soutenir le regard du chauffeur à travers les hordes de voyageurs qui nous séparaient. Pour lui signifier que je l’avais à l’oeil, j’ai pointé mes yeux avec mon index et mon majeur, et je les ai ensuite pointés vers lui. J’ai répété l’action 2 ou 3 fois. Il a compris.

Parce que je suis la fille qui a le plus violent mal des transports au Québec, j’ai eu mal au coeur tout le long du trajet. En arrivant à Trois-Rivières, j’avais une heure pour aller chez mon père me préparer pour la soirée.  À l’air climatisé.  Je me réjouissais du moment où j’allais enfin déposer ma valise et prendre une douche.

Et tout ça aurait été tout à fait possible si je n’avais pas oublié mes clés à Montréal. Ça ne finissait plus de mal aller.  It’s not over until it’s over, que disent les anglos.

-Oui allô?

-Salut, c’est ta soeur.

-Hey! T’as ben l’air de bonne humeur! (Mon frère aime son sarcasme.)

J’ai tenté de résumer la situation brièvement:

– J’arrive de Montréal. Suis chez Pop. Chaud.  Mal aux coeur. Sué ma vie. Dois me préparer. Douche, cheveux, maquillage, ongles. Dois être prête dans trente minutes. Pas de clés.

Faque tu veux que je vienne t’ouvrir.

-Genre.

-J’ai tu ben l’choix?

-Pas tellement non.

En 25 minutes, j’ai tourné les coins ronds, mais j’étais prête pour le lancement.

-Qu’est-ce que tu veux dire, j’ai tourné les coins ronds?

Confidence: quand je suis pressée, il m’arrive de mettre du vernis uniquement sur les orteils qui dépassent de mes escarpins.

C’est ça qui est ça. On peut pas être parfait.

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8 Commentaires

Classé dans Tranche de vie

8 réponses à “Ce n’est pas fini, tant que ce n’est pas fini

  1. alexandra

    woow!!! pauvre toi! C’est fou comment on comprend si bien ce que tu écris, et quand on te lit, on peut très bien imaginer la scène!! continue d’écrire! et courage!! Je comprends tout- à-fait ton comment tu devais te sentir à se moment… étant très gaffeuse et souvent dernière minute,des mésaventure comme ça.. ça m’arrive souvent!! 😛 🙂

  2. Pierre Gélinas

    Bravo pour le récit de cette course effrénée assez palpitante.
    J’ai terminé la lecture de cette aventure assez essoufflé moi aussi!
    Un autre bijou d’écriture que j’ai pris grand plaisir à lire.
    Merci.

  3. Reblogged this on evilkxnpunkdemon and commented:
    Hahaha c’est trop drôle comment à décrit sa mésaventure miss Laurence!!!

    \µ/—>:)

  4. Patricia

    Merci pour récit. Grâce à toi, je commence ma journée avec le sourire 🙂

  5. Ginette Lafrance

    Bonjour Laurence, belle aventure que tu as eue aujourd hui.C est bien drôle de te lire, mais je sais que ca peut arriver.Y a des jours ou on se dit que j aurais mieux fait de rester couchée, mais quand le devoir est là il faut y aller. Le bon côté de tout ca c est qu on est heureux de te lire. tu mets du piquant dans nos vies….continue…. ( pas de courir) on t aime comme tu es.onne semaine.Ginette Lafrance St. Paul.Qué.

  6. Jaime Rolly

    Voici mes conseils pour toi Laurence – Planifier son voyage bien longtemps à l’avance (faire un «to do list ou check up list», surtout pour le bon billet d’autobus et pour les clefs de chez ton pôpô…;-) et au besoin, réserver un taxi à l’avance depuis ton lieu de massage même juste pour aller au métro Castelnau…ou mieux encore se faire masser à Trois-Rivières tant qu’à faire..) et surtout ne pas oublier le proverbe «Rien ne sert à courir il faut partir à point».
    Car concernant transpirer pour être à temps je connais ça…;-) en tout cas trop drôle ta mésaventure…à suivre.

  7. Paul Lacroix

    Tellement drôle…Ça aurait valu 100$ d’avoir pu filmer ton aventure…(désolé…ça devait pas être drôle quand c’est arrivé). Continue d’écrire.

  8. Ouffff!!! Toute une journée essouflante… 🙂
    PS:J’adore tes souliers!

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